Mon blog  

Chronique "Réparer les vivants" de Maylis de Kerangal

Mis à jour : mai 10


On entre dans ce roman comme dans une vague. Balloté par la houle, porté par une force de vie et maintenu entre deux caps dont on identifie mal les extrémités.


Cette force de vie, c'est Simon. Son prénom résonne tout le long du roman comme un roulement d'écume dans les tempes.


Six heures du matin. Près du Havre. La vague, le spot, le surf, l'adrénaline. Puis le choc. L'accident. Le décès. L'impossible deuil des parents...


Échoué sur le rivage, on bascule du côté des médecins. Face à LA décision. On a du mal à cristalliser l'idée.


Comment envisager de donner les organes de son enfant, trois heures après son décès ?

 

On voyage alors entre l'amour et l'exigence quasi mathématique de la médecine. La vie et ses frontières. On circule dans les organes, les seaux qui se vident, les coupures et les incisions. Tout ça sans beaucoup de points mais avec une cascade de virgules. Car il y a l'exigence du temps, le rythme des procédures et des intervenants. Les courses menant le cœur à bon port. Le tressaillement de détenir une vie entre ses mains. On n'a pas le droit à l'erreur. Les organes sont intransigeants. Ils n'aiment pas être seuls. Ils fonctionnent en vases communicants, un peu comme nous, besoin d'être reliés.

 

Comment donner le cœur de quelqu'un que l'on a aimé ? Est-ce abandonner notre amour ?


Tel est le sujet abordé par l'auteure. C'est dur, parfois froid, c'est chaud et oppressant, comme une vie qui tient qu'à un fil. On suit cette vie qui coule dans nos veines et qui, demain, pourrait couler dans celles d'un autre.


Ce roman est magistral à mes yeux, extrêmement documenté et travaillé avec minutie. Il aborde cette thématique essentielle à nos vies : les cycles de vie/mort/vie. Qui amènent les renaissances. Parfois elles sont dures, parfois elles sont douces. Ici c'est dur. Comme l'incision dans une poitrine pour y greffer un cœur, l'auteure pointe du bout de son scalpel l'intimité de notre rapport à la mort.


C'est le cœur du lecteur qui est visé. Le cœur physique, solidaire. Celui qui franchit les barrières culturels et la frontière des sexes... Le bourreau des cœurs.


Extrait ci-dessous :

"Ce qui la tourmente, c'est l'idée de ce nouveau cœur, et que quelqu'un soit mort aujourd'hui pour que tout cela ait lieu, et qu'il puisse l'envahir et la transformer, la convertir - histoires de greffes, de boutures, faune et flore."


Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal, a reçu de nombreux prix littéraires, dont le Grand prix RTL-Lire 2014.


À bientôt,

Julie

132 vues